dimanche 18 novembre 2012

Femmes et langage : insultes, injures, gros mots

J’ai retrouvé ce papier écrit en première année de fac (soit en 2005… Je me sens si vieille !) et comme la thématique me parle, j’ai décidé de le remanier un peu pour le publier ici. Enfin pour être honnête, je ne l’avais bien évidemment écrit que pour placer ces quelques mots de Bénabar sur la couverture du dossier : 



« Le mot bourreau n’a pas de féminin… 
Comment nommer les femmes cruelles ? 
J’ai bien pétasse, morue et charogne 
Mais ça rime pas terrible. » 


Gros mots, insultes : fonctions sociales 

Nous prononçons tous des gros mots, plus ou moins souvent, pas avec n’importe qui ou dans n'importe quelles circonstances, mais ils ont en tout cas une place prépondérante dans notre vocabulaire. Si leurs fonctions sont en réalité fort variées, si par nature leur usage est rarement réfléchi, leur sens n’est jamais anodin : les insultes sont un miroir des stéréotypes ou des préjugés culturels de la société en même temps qu'elles les entretiennent. Elles reflètent des catégories sociales, ethniques ou sexuelles. Or il s'avère que la femme et le féminin occupent une place de choix dans champ large des insultes de la langue française. Les questions posées ici portent donc sur l’image de la femme renvoyée les injures, et en quoi celles-ci reflètent le statut de la femme dans la société. 

Les gros mots et insultes remplissent plusieurs fonctions sociales importantes. Notons d’abord que leur usage dépend de l’âge du locuteur, mais que c’est à l’adolescence qu’il est le plus important. Il s’agit en effet d’une manière de s’affirmer, parfois de s’élever contre l’autorité. Et nous pouvons d’ores et déjà indiquer que cette façon de s’affirmer est notamment le fait des garçons, dont on attend qu’ils soient puissants et dominateurs. « Dans notre société, celui qui doit prioritairement s’affirmer pour dominer, c’est le garçon, face aux filles et face aux autre garçons. » (C. Rouayrenc - Les gros mots). Et si avec l’âge, le recours aux gros mots pour s’affirmer s’estompe, cette idée de domination par l’homme persiste. 

Par nature, l’insulte possède un caractère offensant qui atteint la dignité, l’honneur du destinataire, le rabaisse, lui signifie le mépris dans lequel il est tenu. Ce mépris doit être immédiatement perceptible par tous pour que l’insulte soit efficace. Les insultes n’ont pas de caractère individuel, elles se réfèrent à des catégories sociales et donc reflètent les rapports sociaux, de domination plus particulièrement. Les insultes attaquent l’individu à travers une identité sociale, soit en le confinant dans une catégorie à laquelle il appartient et considérée comme inférieure (noir, juif, femme…), soit en niant son appartenance à la catégorie dominatrice (en insultant un homme de femme, ou en niant l’humanité d’une personne). Si ces insultes blessent, c’est bien que les personnes ont intériorisé ces rapports de domination. 


Femmes et hommes : un rapport inversé 

La langue nous renvoie une image de la société et des rapports qui la régissent, notamment d’oppression et de domination. L’oppresseur a généralement beaucoup plus de mots et expressions pour mépriser l’oppressé que l’inverse. Ainsi « les hommes ont des milliers de mots pour désigner les femmes, dont l’immense majorité sont péjoratifs. L’inverse n’est pas vrai. » (M. Yaguello, Les mots et les femmes). Quelques chiffres parlants cités par Pierre Guiraud (Dictionnaire érotique) : celui-ci dénombre 600 mots pour désigner la femme, dont l’immense majorité sont péjoratifs, contre seulement 36 pour l’homme, connotés positivement pour la plupart. 

Par ailleurs, cette « langue du mépris » est intériorisée par l’oppressé. Cela est d’autant plus vrai pour les femmes, qui ne constituent pas un groupe social séparé et sont confrontées à ces stéréotypes dès l’enfance. Dès la socialisation primaire, nous apprenons tous quels mots sont connotés positivement ou péjorativement. On peut ainsi noter que presque toutes les espèces animales femelles peuvent avoir un sens péjoratif (poule, bécasse, dinde, pie, vache…) ce qui est très rarement le cas pour les espèces mâles. Et cela se reflète très clairement dans les dessins animés, contes, histoires mettant en scène des animaux. Cela est intégré enfant, et plus tard le lexique animal reste particulièrement utilisé : vache, dinde, morue, truie, chienne etc. sont des insultes courantes et violentes.


La femme insultée : la madone et la putain 

Les insultes envers les femmes sont donc bien plus nombreuses qu’envers les hommes, mais elles sont aussi plus diverses et plus violentes. Il ressort des insultes et des stéréotypes mentaux qu’elles reflètent qu’une femme est généralement enfermée dans deux rôles : la mère ou la putain. La mère est la madone, la femme honnête, tandis que la putain est un objet de consommation, une femme dépravée et méprisable. Un modèle intégré en France notamment via la religion chrétienne : la madone est la vierge Marie, femme pure par excellence et mère de Jésus ; la putain est Eve, tentée par Satan et à l’origine du péché originel qui sera la source de tous les maux des hommes. Ces deux rôles bénéficient d’un lexique particulièrement large et diversifié. Ainsi, Marina Yaguello établit un corpus de mots à partir de l’entrée « la femme en général » dans plusieurs dictionnaires : Le Larousse analogique (1971), Le dictionnaire des synonymes (1956) et Le dictionnaire érotique de Pierre Guiraud (1978). En voici la reproduction (Les mots et les femmes, p.152).



Presque tous les mots relevés se rattachent au rôle de mère ou de prostituée, cette dernière catégorie étant mieux représentée, alors qu’ils sont trouvés à l’article femme. Ils sont donc considérés comme synonymes. 

Ce corpus est-il toujours d’actualité ? Les mots suivis d’une astérisque sont extraits du Dictionnaire érotique de Pierre Guiraud et sont pour la plupart assez spécifiques ou peu usités, mais certains sont tout de même devenus des insultes très courantes. Par ailleurs, voici un corpus de synonymes du mot « femme », extrait du Dictionnaire des synonymes de la langue française (1994) de Pierre Rippert et du Robert & Collins Super Senior (2000) : 

Amante, baronne, beauté, bergère, bobonne, brancard, bringue, 
cageot, compagne, comtesse, concubine, courtisane, 
dame, demoiselle, dondon, égérie, épouse, Eve, 
fatma, favorite, femelle, fille, fillasse, frangine, 
gonzesse, greluche, grenouille, grognasse, 
laitue, langouste, légitime, linge, 
marquise, mégère, ménagère, mocheté, moitié, moukère, mousmé, muse, 
nana, odalisque, 
pépée, pétasse, pouffiasse, poule, poupée, punaise, prostituée, 
radasse, régulière, rombière, sœur, souris, 
ticket, Vénus. 

Nombre de ces termes, qu’ils renvoient à des animaux ou à la prostitution, sont parfaitement injurieux. Or, ce n’est pas ou peu le cas pour les synonymes du mot « homme ». Le Dictionnaire des synonymes de la langue française donne comme synonymes d’ « homme » les mots : amant, époux, mari, créature, espèce humaine, être, humanité, individu, personne, mortel. Soit des termes neutres ou s’appliquant à l’ensemble de l’espèce humaine. Les conclusions tirées par M. Yaguello il y a trente ans sont toujours d’actualité. 


Laideur morale et physique 

Il en ressort que la femme est toujours qualifiée selon des qualités physiques et mentales, et dans les deux cas c’est le négatif qui est le mieux représenté. Les mots sont haineux. La femme est laide, physiquement comme moralement. C’est un laideron, une pétasse, une garce, une sorcière, une connasse, une salope, une poufiasse, une pute, une charogne… Même la mère est souvent dépréciée, notamment à travers des noms d’animaux : mère poule, mère lapine, poule pondeuse… A ce propos, Pierre Guiraud dit : « A travers ce langage, il apparaît que toute femme est une putain en puissance et à ce titre marquée des stigmates de la prostitution : laideur, puanteur, méchanceté etc. » 

Tous les qualificatifs féminins, qu’ils soient à l’origine neutres ou même positifs, peuvent être détournés et devenir des insultes. Les transformations de mots innocents en termes insultants sont dues en grande partie à l’usage d’euphémismes. Ceux-ci ont pour fonction de protéger la pudeur, de ne pas choquer, d’éviter de prononcer des mots tabous. Mais c’est l’effet inverse qui se produit : de nombreux mots prennent une connotation négative, souvent sexuelle, par ces transformations. « De même que l’hyperbole habille la jeune fille en putain, l’euphémisme déguise la putain en jeune fille, voire en petite fille » (Pierre Guiraud). On dira ainsi « Ce n’est qu’une fille » en sous-entendant prostituée, on appelle chatte le sexe de la femme. 

Marina Yaguello en vient même à poser une règle générale : « Tout mot dont le référent est féminin, aussi innocent, aussi prestigieux, aussi favorable soit-il, peut servir à désigner une prostituée. Inversement, tout synonyme de putain peut s’appliquer à une femme en général (nana, bonne femme, souris, rombière etc., ont désigné à l’origine une prostituée.). La femme n’est jamais qu’une putain en puissance. » 

La femme est moche, dépravée, c’est un objet que l’on consomme. A ce sujet, on peut noter le lien étroit entre le lexique culinaire et la femme : une fille est appétissante, on en mangerait (comme l’illustre le conte Le Petit Chaperon Rouge), elle a un teint de pêche, des yeux en amande, des lèvres pulpeuses, un teint laiteux… Dire qu’une fille est bonne est rentré dans le langage courant. Il n’est alors nullement étonnant que la femme soit considérée, donc insultée comme quelque chose de consommable, qui se donne, se prend, est toujours passive. 


L’homme rabaissé au rang de femme 

On retrouve cette tendance dans les termes pour désigner l’acte sexuel : la femme est toujours passive, dégradée. Ainsi le verbe baiser a une construction différente selon qu’il est utilisé pour un homme ou une femme : un homme baise, une femme se fait baiser. On peut utiliser la construction transitive pour une femme seulement lorsque le verbe baiser est pris dans son sens figuré et bien entendu négatif (« tromper », « abuser quelqu’un »). Cela décrit une sexualité masculine qui utilise la femme comme instrument de son plaisir, toujours dans une logique de consommation. 

On l’a dit, les insultes envers les hommes sont moins nombreuses et moins violentes que celles visant les femmes. Mais il faut aussi ajouter qu’insulter un homme consiste souvent à le rabaisser au rang de femme. Par exemple, le genre féminin sert à construire un grand nombre d’insultes. Les finales les plus utilisées sont : -ouille (andouille, nouille) ; -ure (ordure, raclure, roulure) et -aille (flicaille, racaille), ce qui est une particularité étonnante dans une langue qui privilégie toujours le masculin grammaticalement et sémantiquement. 

D’autre part, la femme et son sexe deviennent sources d’injures pour les hommes, ce qui est d’autant plus significatif quant à l’image de la femme. Ainsi, con (qui désigne à l’origine le sexe de la femme) et tous ses dérivés (connard, conaud) sont parmi les insultes les plus usitées, et sont bien plus insultantes que couillon par exemple. Etre con, c'est se faire baiser, c'est être renvoyé du côté féminin en même temps qu'être dominé. 

Il est très insultant pour un homme d’être traité tout simplement de femme : femmelette, fillette, gonzesse… Un homme doit être puissant, viril, dominateur : le comparer à une femme revient à nier ces attributs. D’ailleurs, diminuer ses rivaux, pour un homme, va de pair avec la domination de la femme. Les hommes ont donc tendance à s’attaquer par des insultes concernant l’incapacité sexuelle (impuissant, t’as pas de couilles) ou l’homosexualité. Enculé, tapette, pédé, tapette, tantouze… de nombreux mots désignent les homosexuels dits "passifs". Utiliser ces insultes, quelle que soit par ailleurs l’orientation sexuelle du destinataire, c’est nier son identité d’homme, le renvoyer dans le camp du dominé, c’est-à-dire de la femme. De l’observation de ces insultes, M. Yaguello dit : « plus profondément, elles sont dues à la peur de la femme ou plutôt la peur de l'impuissance, dont la femme est le juge et le témoin ; d'où la nécessité pour l'homme d'attaquer le premier. » 

Notons enfin qu’une autre manière très courante d’injurier un homme consiste à l’attaquer à travers les femmes proches de lui : sa sœur (et ta sœur ?), sa mère (fils de pute, bâtard, fils de chienne, ta mère !) ou encore sa femme, en l’insultant de cocu. L’infidélité, en argot, est toujours une faute dont le mari est victime.


Bibliographie ?

Bonnardel, Yves (1995), Sale bête, sale nègre, sale gonzesse, Les cahiers antispécistes. [http://www.cahiers-antispecistes.org]

Guiraud, Pierre (1978), Dictionnaire érotique (cité par M. Yaguello).

Rippert, Pierre (1994), Dictionnaire des synonymes de la langue française, Editions Maxi-Poche Références.

Robert & Collins (2000), Dictionnaire français / anglais Super Senior.

Rouayrenc, Catherine (1996), Les gros mots, Collection Que sais-je ? PUF.

Yaguello, Marina (1978), Les mots et les femmes, Collection Langages et Sociétés, Petite Bibliothèque Payot.



samedi 10 novembre 2012

Colombe Schneck, Yom, Idan Raichel et Vieux Farka Touré

Akadem a publié ces dernières semaines plusieurs magazines culturels que j'ai pris beaucoup de plaisir à réaliser. J'en ai sélectionné trois, un peu particuliers car nous nous sommes déplacés en extérieur pour les interviews. Plus de contraintes techniques mais cela donne une ambiance nouvelle et plus personnelle à l'ensemble.

Voici donc un premier entretien chez Colombe Schneck pour son livre La réparation, que j'ai lu et aimé. Un deuxième chez Yom, clarinettiste de talent, drôle et passionnant. Et un dernier au studio bleu où nous avons pu filmer les répétitions d'Idan Raichel et Vieux Farka Touré pour leur projet commun, The Tel Aviv Session. Fresh et funky ! N'hésitez pas à parcourir la dernière newsletter magazine pour voir les autres nouveautés, notamment un très intéressant magazine ciné sur Kinojudaica, ouvrage autour de la représentation des juifs dans le cinéma russe. J'vous laisse suivre les images pour visionner les vidéos.